Les secrets de la création artistique

NIETZSCHE dit que le chaos est indispensable si l'on veut enfanter une "étoile dansante", c’est-à-dire une oeuvre. H. ARENDT remarque le paradoxe de notre société de consommation qui idolâtre les artistes du passé alors que ceux-ci la rejettaient et la méprisaient souvent : violence de FLAUBERT vis-à-vis des bourgeois qu'ils nomment philistins (signifie esprit matérialiste et utilitariste). Même paradoxe quand les peintures sont des valeurs sures alors MODIGLIANI, VAN GOGH ou MONET étaient des exclus.
A de nombreuses reprises, FREUD ("Ma vie et la psychanalyse") va montrer que la production d'oeuvres d'art est issue d'un mécanisme de refoulement. L'artiste expulse dans l'oeuvre ce qu'il ne peut affronter lui-même. Le genre littéraire "fantastique" est directement issu de ce processus. FREUD dégage l'inquiétante étrangeté à partir d'un conte nocturne d'HOFFMANN "L'homme au sable". Le ressort du conte fantastique consiste à faire découvrir sous le quotidien l'extraordinaire, voire le surnaturel et l'effrayant. KAFKA "la métamorphose" fait l'inverse, il part d'une situation effrayante qu'il banalise ensuite. Il dénude le processus que masquent les écrivains du fantastique ou du merveilleux. Grégor se réveille en insecte. Comme il faisait vivre toute la famille, celle-ci est inquiète non pas pour lui mais pour les revenus et la honte vis-à-vis de l'entourage. Un évènement extraordinaire entraîne des réactions bien familières et c'est toujours la banalité et le médiocre qui s'imposent.

Contre l'art

Dans "République", PLATON bannit certains artistes de la cité idéale. Il ne chasse pas tous les artistes. L'art a droit de cité s'il est formateur (il s'agit d'un art utilitariste et pas esthétique car la beauté visée est idéale). Les artistes expulsés le sont pour leur art de tromper, ce qui n'est pas tolérable dans la Cité du Juste. L'activité de l'artiste authentique est dissolvante et génératrice de désordre (l'artiste est "anarchiste" selon le mot d'A. ARTAUD). PASCAL (penseur de Port-Royal) voit de la vanité dans la peinture. Ce n'est qu'un divertissement qui détourne du spectacle de notre condition, et donc de Dieu. C'est une vaine occupation. L'art est-il vain ou essentiel ?

L'art peut finir par se substituer à la vie. Dorian Gray, le héros d'O. WILDE, échange sa vie contre la beauté éternelle du tableau qui le représente. Pour H. De BALZAC, le dandy ne peut plus éprouver d'émotions naturelles sans passer par la médiation de l'art et devient un simple bibelot. Le complexe de Swann (PROUST) est une image plus intéressante. Swann, riche amateur d'art, tombe amoureux d'Odette que par la grâce d'une ressemblance avec le visage de Zephora, représentée par Botticelli dans la Chapelle-Sixtine. Sur sa table de travail, c'est ce dessin qu'il a et non la photo de sa femme. Le complexe de Pygmalion est l'inverse (le roi de Chypre rêvait de donner la vie à sa statue Galatée). Le complexe de Swann entraîne la désillusion car la réalité rattrape toujours le rêve. Il suppose une véritable éducation du goût, du bovarysme (Emma Bovary laisse le rêve de ses lectures romanesques l'emporter sur la réalité).